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La lecture est-elle un danger pour les femmes ?

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Par Marie-Josée BARRE

Dans sa thèse, Sandrine Aragon écrivait ceci :

« Les images de « liseuses en péril » abondent du 17e au 19e siècle dans les pièces de théâtre et les romans français. Comment comprendre cet afflux de représentations négatives tandis que le lectorat féminin se développe ? Pourquoi les auteurs de romans ont-ils mis en image les dangers de la lecture féminine alors que le public féminin a toujours apprécié les romans et favorisé leur diffusion ? »

 

Pour illustrer ce danger, l’auteure nous propose le cas de l’héroïne de Flaubert : Madame Bovary qui se présente comme une figure diabolique. Elle réunit, nous dit-elle, tous les vices attribués aux lectrices : un choix de lectures romanesques, de multiples lectures à thème amoureux, des lectures en cachette ou réalisées en compagnie d’un jeune homme épris la conduisent à l’adultère, à l’abandon de son rôle de mère.

 

Cette représentation de lectrice en grand danger caricaturée, ou de lectrices qui font rire dans les romans comme au théâtre n’est pas isolée. Au 17e siècle, les personnages de précieuses ridicules et de femmes savantes de Molière, font apparaître la lecture comme une activité extrêmement dangereuse et nous présentent des lectrices grotesques aux ambitions exagérées. Il leur est attribué plus de curiosité pour les ragots du monde littéraire que de véritables lectures, elles aiment pérorer dans les salons et veulent paraître connaisseuses… Ainsi donc, les lectrices, héroïnes de fiction, qui mordent dans la pomme de la connaissance, sombrent dans le ridicule, se perdent dans des rêveries sans fin, quittent toute retenue, prennent un amant, deviennent des filles perdues, se ruinent, se suicident….

 

Il faut savoir que durant cette époque le lectorat féminin s’accroît par les deux grandes vagues d’alphabétisation, catholique au 17e, et, en 1836 et 1838 par la création de l’enseignement primaire féminin laïque, puis, par la première école normale d’institutrices. La lecture n’est plus alors l’apanage d’une minorité. De plus, la culture féminine se perfectionne également à la faveur de la multiplication des salons littéraires permettant aux femmes de participer aux échanges intellectuels. On peut citer Mme de Staël, Mme de Remusat… Devant ce constat, tout le monde s’en mêle : les pédagogues, les philosophes, les hommes d’Église, les auteurs de pièces de théâtre et de romans et même les médecins s’emparent du problème qui devient un grand débat national et chacun y va de son discours en fonction de son opinion et de son objectif dans la sphère littéraire.

 

Dans les dernières années de ce 18e siècle, les romans décrivant la tourmente de la Révolution française dépeignent des jeunes femmes livrées à elles-mêmes et qui traversent avec courage des difficultés. Elles s’aident de la lecture pour vivre et recréer une fraternité autour d’elles. Elles lisent tout comme les hommes, librement, en laissant déborder leur sensibilité.

 

Cependant dès les premières années du 19e siècle, la répression sociale à l’encontre des femmes un peu trop intelligentes est de nouveau sensible dans les romans et si le savoir est reconnu à certains personnages d’exception, c’est au prix du sacrifice de leur vie de femme, c’est ainsi que George Sand décrit les difficultés d’une princesse belle et intelligente en butte à tous les préjugés en raison de son savoir et de son pouvoir. Balzac lui, peint les affres de Camille Maupin, femme de génie, trop savante pour être aimable, ou encore, dans le « Curé du village » il nous raconte jusqu’où peut être entraînée une jeune fille pieuse à la lecture de Paul et Virginie.

 

De nos jours, les précieuses ridicules et les femmes savantes font toujours actualité dans les écoles, mais souhaitons que ces représentations féminines de Molière soient bien replacées dans leur contexte de création. Sinon, osons penser que les jeunes filles de la classe se rebelleraient ! Et les garçons aussi !