ActualitéChronique Epistolaire

De helenevernon99@gmail.com

à alizeevernon@free.fr

objet : Héloise

le 27/02/2021

 

Alizée chérie,

 

Je n’ai fait que travailler afin de rattraper le retard pris dans mes traductions. Il s’agit toujours de documents scientifiques ou industriels qui me donnent du mal et ne m’intéressent guère. Cet après-midi je m’octroie deux ou trois heures de liberté pour lire et pour t’écrire.

J’ai reçu un mail de Courtney Sheppard qui me dit qu’elle tente de retrouver la trace de la fameuse Susan et me demande si j’ai des idées dans la façon de procéder : elle a été manifestement impressionnée par la vitesse à laquelle j’ai réuni des informations sur Nicholas, son grand-père. Mais je n’ai pas eu beaucoup de mérite : en tant qu’officier de marine Nicholas Sheppard était « fiché » tout comme le croiseur sur lequel il avait embarqué après la guerre.

Je comprends la curiosité de Courtney qui veut en savoir davantage sur son grand-père mais bien évidemment je ne la partage pas. Celle qui m’intéressait, c’était Elisabeth. Qui elle avait aimé, qui l’avait fait souffrir, pourquoi. Et je ne vois pas bien comment, munie d’un simple prénom, Courtney pourrait pister celle que son grand-père a failli épouser. Je lui ai simplement suggéré de chercher du côté de Fort Belvoir et des maisons vendues l’année où Susan a disparu. Peut-être aussi dans les journaux de l’époque qui ont dû mentionner le décès de la mère de Susan.

 

J’ai déjeuné hier avec Clémence. Nous avons beaucoup parlé d’Héloïse qui fut une grande amie d’Elisabeth, ton arrière-grand-mère. Je regrette de ne pas l’avoir mieux connue. Décédée depuis 15 ans déjà, ses extravagances continuent à alimenter de temps à autre les conversations. Toutefois mon regret le plus cuisant c’est de ne pas être La Bruyère pour écrire la suite des « Caractères ».  Car ici, plus qu’ailleurs, on peut observer quelques individus tout à fait excentriques. Je me demande d’ailleurs ce qui permet à leur excentricité de se développer à Madagascar : le climat ? l’insularité ? le soleil trop ardent ? le tropique du capricorne ? Dans les outrances, nulle part ailleurs, sinon à Hollywood, on entend parler de pareils spécimens. Ils éclosent dans toutes les communautés : malgaches, françaises, polonaises, italiennes…

 

Revenons donc à Héloïse : elle et Jules, son mari, formaient un couple passionnel, des amoureux de théâtre, se disputant, se réconciliant, se trompant, se déchirant, se retrouvant avec délices, cassant des vases, gémissant en se tordant les mains, puis pleurant à chaudes larmes, chacun suppliant l’autre de lui pardonner.  Clémence me racontait que, régulièrement, Héloïse, fâchée, décidait de quitter Jules. Aussitôt dit, elle appelait un déménageur, faisait mettre en priorité les berceaux et les petits lits des quatre enfants dans le camion, puis les meubles auxquels elle tenait et surtout sa somptueuse garde-robe digne d’une cocotte du XIX° siècle : robes de cocktail, robes de soirée, tailleurs pour l’église, ensembles de plage, capelines, gants, escarpins, le tout dans les énormes malles cabine spéciales paquebot et les volumineux cartons à chapeaux qui suivaient impérativement lorsqu’elle et Jules rentraient en France… Puis elle indiquait que la livraison était à faire dans la propriété de ses parents située à une quinzaine de kilomètres de la capitale. Le déménageur, habitué, chargeait le camion mais se gardait bien d’aller à l’endroit indiqué, il retournait à son entrepôt et patientait à côté de son téléphone, sachant ce qui allait suivre.

En effet, Héloïse, son mouchoir en dentelles à la main, les yeux rougis, débarquait chez Elisabeth et déversait sur elle tout le chapelet des reproches adressés à Jules. Il y avait quelquefois une variante : elle s’était entichée d’un amant – toujours jeune et beau – et avait décidé de vivre avec lui. Mais dans ce cas aussi, il y avait toujours le mouchoir en dentelles et les yeux rougis car elle en voulait à Jules de la retenir. Elisabeth connaissait bien Héloïse et Jules ; il ne lui fallait généralement que deux heures pour convaincre Héloïse qu’elle commettait une erreur en abandonnant son cher mari qui l’aimait comme nul autre, ce qui était parfaitement exact. Alors Héloïse se précipitait sur le téléphone d’Elisabeth, appelait le déménageur et le priait de rapporter tout le chargement au domicile conjugal. Puis elle ajoutait : « Vous enverrez la facture à mon époux, n’est-ce-pas ? ». Le déménageur acquiesçait et se retenait de répondre : « Comme d’habitude ! ».

Elle est restée excentrique jusqu’à la fin de sa vie. Elle adorait les animaux et avait transformé sa grande maison en refuge pour ceux qu’elle recueillait blessés ou abandonnés : il y avait des chiens, des chats, deux lémuriens, des tortues et surtout un perroquet qui ne la quittait jamais. Il venait d’Afrique ; je ne sais comment elle l’avait récupéré mais elle l’avait soigné alors qu’il était malade et il lui vouait un amour éternel. Il était même jaloux de Jules ! Pauvre Jules ! Il aura supporté non seulement ses amants mais aussi son perroquet !

 

J’espère t’avoir distrait avec mes petites histoires ! Je te sens un peu triste en ce moment ? Ou bien es-tu simplement fatiguée ?

 

Je t’embrasse

 

De helenevernon99@gmail.com

à alizeevernon@free.fr

objet : Laurent

le 27/02/2021

 

Oui, je savais bien que quelque chose te tourmentait. Cela ne pouvait être que tes cours ou Laurent… Je n’osais pas te questionner davantage. Et à présent que tu m’as parlé, je ne l’ose pas davantage. Tu sais que j’apprécie Laurent mais quand bien même ce ne serait pas le cas, je me garderai bien de te donner mon sentiment sur le couple que vous formez ou pire de te conseiller. D’autant que ce n’est vraiment pas ce que tu me demandes.

Je ne peux que te répéter ce que tu sais déjà : je suis là…même si je suis loin. Je suis là pour t’écouter, éventuellement à t’amener à te poser les bonnes questions (quelle présomption, comme si j’avais su me les poser !) ; là surtout pour te dire que je t’aime, que tu peux compter sur moi.

Oui, c’est difficile une rupture ; il est rare qu’elle arrive brutalement. La plupart du temps, elle passe par un long processus de prises de conscience de l’un et de l’autre. La difficulté c’est aussi de parvenir à faire la différence entre crise et rupture. Les phases par lesquelles on passe sont les mêmes. On les connait, on les reconnait, cela n’empêche pas de les traverser. C’est comme une maladie. On sait confusément, même au plus fort de la crise, qu’il y a au bout la guérison mais comment va-t-on guérir ? Réconciliation ou séparation ?

Peut-être pour y voir plus clair, pourrais-tu t’éloigner quelque temps de Paris ? Tu me dis que tes cours vont de nouveau, pour un minimum de 3 semaines, fonctionner à distance. La tante Olga que tu apprécies tant serait ravie de t’accueillir dans sa grande maison de Compiègne. Même s’il fait encore froid, il est toujours agréable de profiter d’un jardin. Qu’en penses-tu ? Nous en parlerons ce soir ?

 

Je t’embrasse

 

 

 

De helenevernon99@gmail.com

à alizeevernon@free.fr

objet : Idiss

le 4/02/2021

 

Ma chérie,

 

Je t’ai fait expédier Idiss de Robert Badinter. Passionnant, émouvant, tendre, terrible. Merveilleusement écrit, mais cela ce n’était pas une surprise. Je connais la plume de Robert Badinter ! À travers la vie mouvementée de sa grand-mère, Idiss, un personnage attachant dès les premières pages, l’histoire de la fin du XIX° siècle et d’une bonne partie du XX° se déroule. C’est aussi l’éternelle histoire de l’émigration : de ceux qui quittent un pays qui les maltraitent pour un pays qui promet une vie meilleure, de leurs espoirs, de leurs rêves, des difficultés de l’intégration, d’une ascension sociale ; mais c’est également le récit du filet impitoyable qui se resserre chaque jour davantage autour des juifs pris au piège des nazis et du régime de Vichy.

Badinter est un homme que j’ai toujours admiré pour ses combats, ses qualités humaines, sa réserve et son regard lumineux d’intelligence mais je ne savais rien de lui, de sa vie sinon qu’il était marié à la très belle Elisabeth. Je découvre aujourd’hui ses origines, son parcours de vie et je comprends encore davantage d’où viennent sa volonté de réussir, sa passion pour la justice, son courage. Et derrière ces valeurs qu’il défend, ses qualités, je vois en filigrane se dessiner le visage d’Idiss.

 

Je t’embrasse.

 

De helenevernon99@gmail.com

à alizeevernon@free.fr

objet : mon père

le 8/02/2021

 

Petite chérie,

 

J’ai passé hier pas mal de temps avec ton grand-père, lequel commence à peine à se remettre de la mort de maman. C’était dimanche – je vais généralement lui rendre visite en semaine – il n’y avait que lui dans cette grande maison.  Ni Victorine, ni Albert son chauffeur adoré, ni Toky le jardinier ne travaillaient. Tout était silencieux. Il triait des papiers de famille. J’ai réalisé d’un coup sa solitude. Il n’a jamais été très bavard et son éducation l’a muré dans une réserve préjudiciable car elle peut sembler de l’indifférence.

Nous sommes restés ensemble un bon moment, nous avons bu un thé. J’ai évoqué joyeusement la terrible tante Estelle, et je l’ai amené progressivement à parler de lui, de son enfance. Finalement il s’est mis à évoquer le passé, d’abord de manière hésitante puis il s’est laissé aller à conter avec plaisir et humour les rues de Tana à cette époque-là, le laitier qui passait le matin, le chien qui l’attendait au portail lorsqu’il rentrait de l’école, sa copine Sahondra, la fille du gardien, Vavy, sa nénène chérie. Il racontait bien, s’animait, mimait ses souvenirs.

Je me suis promis d’aller plus souvent le voir et de recueillir toutes ces anecdotes qui font revivre le passé et sont vraiment intéressantes. Il faut que je le fasse parler de sa branche paternelle : comment ils sont arrivés à Madagascar, quel était leur quotidien car finalement, j’en sais assez peu sur eux.

Nous avons décidé de déjeuner tous les deux au restaurant mardi.

 

Je t’embrasse

 

 

Par Hélène VERNON 
Illustration de Léonie HAUDECOEUR